Far From Home

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Film de Sohrab Shahid Saless, 1975

91′ – Turquie / RFA – Sous-titres Anglais

Tourné en une dizaine de jours avec des acteurs recrutés dans les rues du quartier de Kreuzberg. Exposé tranchant de la vie d’un travailleur turc « invité » dans le Berlin des années 70. Moment de cinéma urgent et sans compromis, qui semblera aussi désespéré qu’il le fut déjà à l’époque. Le seul refuge est un appartement dépouillé, qu’Husseyn partage avec d’autres comparses, où ils se rassemblent pour manger, chanter, jouer au backgammon – ou simplement, exister.

Le problème qui me préoccupe toujours, que je filme en Allemagne ou en Iran, c’est précisément l’antagonisme entre l’homme et la société. « Potemkine » a été fait vingt ans après la révolution russe, démocratique et bourgeoise, de 1905, et cela n’a servi en rien à cette révolution. Mais il a plus de chances de contribuer à une révolution future que les films de « Happy End ». On ne peut pas utiliser le cinéma pour mener les gens à la révolution. Les gens ont des motivations plus profondes. On peut rendre le spectateur conscient de l’indignité et de l’inhumanité de sa vie. Comme le dit Tchekhov, « Oh, public, la vie est indigne de vous! ». Je pense que la maladie doit être montrée, analysée, alors elle pourra être guérie. Si j’en étais capable, j’utiliserais mon talent ailleurs qu’au cinéma.

– Sohrab Shahid Saless, Mars 1979, Paris, un mois et demi après la Révolution Islamique Iranienne.

Trop tôt, trop tard : le cinéma de Shahid Saless ne profite pas de la reconnaissance internationale que connaîtra le cinéma iranien surtout à partir des années 1980, et ne s’intègre pas vraiment au mouvement du Nouveau cinéma allemand, déjà bien établi au milieu des années 1970. Même s’il représente une des figures majeures de l’âge d’or du cinéma moderne iranien (il aura une influence décisive sur Abbas Kiarostami, par exemple), et malgré des prix à Teheran, Berlin et Chicago, il restera un auteur marginalisé. Après ses deux chefs-d’œuvre iraniens, Shahid Saless creuse en Allemagne les principes d’un style déjà mûr et accompli, en même temps qu’il renforce son regard critique sur les mécanismes de la société, « osant », de sa position d’étranger, rejoindre la critique ferme et lucide qu’une partie du Nouveau cinéma allemand avait su avancer. Nourri à la fois par la culture iranienne et par son ouverture au monde entier (il étudie le cinéma à Vienne et à Paris et il défend le cinéma comme art international ; son auteur de chevet est Tchekhov), Shahid Saless fait preuve d’une cohérence étonnante, à la fois critique et poétique – non pas au sens d’un enjolivement du réel ou d’un épanchement du moi, mais plutôt dans l’idée d’une sensibilité exacerbée pour les détails et d’une ambition à rendre compte de la vie humaine, de notre être au monde. Il creuse le quotidien par une analyse impitoyable qui en dévoile l’hypocrisie, les contradictions, la violence ordinaire. Son exploration éthique se base sur un réalisme extrêmement soigné qui refuse les facilités de la caméra portée ou le voyeurisme spectaculaire, tout en réconciliant la rigueur du style avec la volonté documentaire, la distance à l’égard des personnages avec une plus fine empathie. Du cinéma à l’énième puissance, intense et dépouillé à la fois, autrement dit : essentiel. (Stefanie Bodien & Dario Marchiori)