Être ou ne pas être dans le plan ?

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Texte de Robert Kramer, 1991

La question « réalité/fiction », ou de quelque manière qu’on la pose, est de plus en plus superflue. Nous vivons désormais avec le sentiment qu’il n’y a pas de « réalité » ferme. La physique des particules et la philosophie ont préparé la voie. Mon expérience quotidienne, mon ordinateur et la télévision m’invitent à les suivre. Tout le monde sait ça instinctivement.

Mais le pouvoir, le pouvoir économique, politique, social, continue d’imposer la distinction.
La définition de la « réalité » est une construction politique. Réel, sondages, consensus, en sont les instruments. Qu’est-ce que la réalité ? La manière de voir de ceux qui font le film. Le pouvoir, c’est la possibilité de définir ce qui est réel. Il y a eu récemment une guerre spécialement conçue pour illustrer cela aux yeux du plus grand nombre. La bande-annonce disait : « Le film Vietnam, c’est fini. Nous savons maintenant comment fabriquer un récit beaucoup plus persuasif ».

Tout ce qui n’entre pas dans leurs plans, c’est de la « fiction ». C’est plus ou moins ça. Même si ma création nous rapproche de quelque chose de vécu, d’éprouvé. Le problème n’est pas réel/fiction. Le problème, c’est de voir. Comment pouvons-nous voir ce que d’autres peuvent éprouver ? Un personnage est-il réel ou non ? Je ne sais pas. Etes-vous réel, le suis-je ? Ce n’est pas là jouer avec les mots. C’est tenter de cerner ce qui fait la différence. Le Président joue comme un acteur, il est dès lors évident que qualifier quelqu’un par sa profession ne résout pas la question de savoir s’il est « réel » ou non. Le problème n’est pas de perdre la notion d’objectivité. C’est de vivre avec toutes les fictions que nous créons. Ce qui est intéressant c’est de faire un choix parmi les innombrables visions subjectives qui composent le monde. C’est un labyrinthe qu’on ne voit jamais en entier. Un labyrinthe auquel ceux qui le dirigent donnent une forme officielle (comme le plan du métro). Nous avons le plan officiel. Mais des voyageurs qui ont le courage de partir d’eux-mêmes à l’aventure nous donnent de soudaines illuminations, la surprenante révélation d’un autre dimension.

Choisir parmi les visions subjectives, explorer le labyrinthe de façon nouvelle, sont des priorités. Je ne sais pas si les images sont encore des instruments utiles. Leur puissance se trouve aujourd’hui amoindrie par leur complicité dans la maintenance du Grand Plan. Mais si elles servent à quelque chose, c’est à confronter les gens à l’ambiguïté et à la complexité, à la même terrible musique douce de fiction/réalité dans laquelle nous nous débattons chaque jour.

« On n’a pas besoin d’un météorologue pour savoir d’où vient le vent », mais on a grand besoin de compétences et d’expérience pour naviguer.

 

Texte initialement paru dans le catalogue de la deuxième Biennale Européenne du documentaire de Marseille, juin 1991, p 52