Entretien dément avec Yvette Théraulaz

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Par Yves Tenret, Voir n°45, décembre/janvier 1987/88

YVETTE THERAULAZ. – MAMA DON’T PREACH !!!!!

• Wam : Si j’ai bien compris, vous me faites grief d’avoir écrit que vos chansons, par rapport à la musique industrielle, sont artisanales.

Non. Vous vous moquiez des artisans.

Wam : Je vous ai vue chanter. Je reste persuadé que, par rapport à Niagara par exemple, vous faites de la musique artisanale. Je le revendique. Pour moi, ce n’est pas forcément péjoratif.

Bien sûr, si vous ne voyez que les sabots, les longs poils, le macramé…

• Wam : Je ne pensais pas du tout à ça. Ma conception de la chanson : un texte écrit avec vingt mots dont aucun de plus de trois syllabes. Vos chansons sont très écrites. C’est cela que j’appelle artisanal. Vos messages ne sont pas pour moi de la chanson. On ne peut pas vous fredonner.

Je comprends. Je ne pense pas alors que je fais de la chanson, effectivement. Je suis comédienne, je fais un spectacle plus qu’un tour de chant d’où pourrait sortir un tube. Ce n’est pas mon intérêt.

• Wam : J’aime les tubes.

Oui, j’ai compris. Vous m’avez citée dans votre article sur Koerfer, ça ne me semblait pas très important. Mon reproche portait sur votre critique d’Une flamme dans mon cœur d’Alain Tanner et Myriam Mézières.

Wam : Je vous ai vue dans L’Hypothèque de Gonseth. Il y a une forme d’art qui sublime la vie, le cinéma américain par exemple. Puis, il y a le naturalisme, le quotidiennisme. Je reproche à Tanner d’enlaidir les femmes. L’art doit épurer, être au-dessus de la vie.

Dans l’ensemble, le cinéma américain n’est pas si pur que ça. Il sublime certaines valeurs, oui, avec lesquelles je suis en désaccord.

Wam : J’aime les stars.

Je n’ai pas de catégories aussi nettes. C’est plus libre que ça. Je peux aimer un film de Schmid ou de Tanner, de Kubrick, Tarkovski. Je le trouve magnifique Tarkovski. C’est vraiment le langage de l’imaginaire. Lui, il sublime la vie. Pourquoi ériger des barrières ! Pour ce qui est de Tanner, je ne suis pas d’accord avec vous. Une flamme dans mon cœur m’a remuée même si tout ce que raconte Myriam Mézières ne me plaît pas. Ça remet en discussion mes idées sur les hommes et les femmes. On peut aussi voir ce film comme un poème, une quête d’absolu pour échapper à la mort. Le noir-blanc porte au poème. Je n’ai pas l’impression que c’était une flamme qui collait à la réalité. No Man’s Land, oui, c’est vrai, était un film sur des êtres englués dans leur quotidien, qui voulaient en sortir et qui n’y arrivaient pas. C’est une chose réelle : en Suisse on vit souvent avec des semelles de plomb collées au sol. Montrer ça dans un film peut alerter, faire penser. Il y a maintenant une espèce de haine de la pensée. On ne veut plus penser. Il faut être frivole, brillant. Je trouve dommage. Comme il y a un apolitisme de bon ton. Je n’essaie pas pour autant de faire des chansons à message. Je vous mets au défi de trouver dans une seule de mes chansons des prises de positions politiques, écologiques. Je tourne autour du pot, par la bande, c’est différent.

Wam : Vous ne dénoncez pas le statut de la femme-objet ?

Mais oui. Cela ne m’empêche pas d’avoir de la séduction. Je peux investir le plateau en montrant le contraire de ce que je dis. La contradiction est intéressante, la voit qui veut la voir. Je ne fais pas des chansons au premier degré. Ça ne m’intéresse pas tellement qu’on me dise: c’est bien vrai ce que vous dites. Je revendique de réfléchir sur ma vie et d’en rendre compte de la manière artistique qui est mienne. On peut la prendre ou la laisser. C’est difficile d’entrer dans des théories ici, dans cette interview. Mais moi, j’estime qu’on vit dans un monde où on est réduit à des numéros, une société de masse, entre guillemets. Un troupeau de gens. On ressort dans les sondages télévisés en %. La personne, l’individu, n’existent plus. Le seul exutoire qui reste à notre moi, c’est quoi ? C’est de s’identifier aux stars, aux champions, justement. On s’identifie. On n’a que cette solution-là. Avec le secret désir de sortir de cette masse. Mais pour sortir du lot, il faut adopter les critères intériorisés par cette masse. C’est quoi ? C’est le pouvoir, le succès, l’argent ! On doit les adopter ces critères, les faire siens. Sinon la masse ne vous porte pas au-dessus de la mêlée. C’est pour ça que je crois qu’il y a des talents inconnus. On dit toujours que si on a du talent, ça se sait. Je n’y crois pas. Faut pas se leurrer, l’individu, face à ses choix, c’est fragile. On capte comme on peut la multitude des modes, des idées reçues qui nous arrivent dessus. Il y a une telle inflation maintenant, dans tous les domaines. On essaie de recracher ça. Tout seul, comme individu, on est peu de chose, c’est vrai, mais je veux trouver ma différence. Ma place, il n’y a que moi qui puisse l’occuper. Je ne veux pas m’endormir dans la masse. Quand je fais un spectacle, j’essaie toujours de regarder les choses… comment dire… sans hauteur, avec élévation ! M’élever, pour regarder ce qui se passe. Ça m’intéresse. Je ne vois pas l’intérêt de fabriquer des chansons dites à succès où il faut trouver cinq mots qui cognent, à la manière des clips, avec lesquelles on arrive à toucher les gens parce que c’est simple, c’est visuel, c’est lancinant, ça se répète. C’est comme le binaire dans la musique. Forcé¬ment, on arrive à taper à un moment ou à un autre. On essaie pour que ça marche de trouver le plus grand dénominateur émotionnel commun. Et puis tout le monde est d’accord. On se perd là-dedans, c’est inintéressant. On n’arrive plus à être un individu. Et ces valeurs – le pouvoir, le succès, l’individualisme triomphant et leurs sous-produits — je les questionne dans mon spectacle. Ça devient des critères absolus, quasi naturels et sacrés. Et ça se reporte dans tous les domaines de notre vie. Je le remarque avec mon fils à l’école, à la maison. On les oblige : sois le meilleur, le plus fort… Ça devient une obsession : il faut arriver, il faut réussir. Où est – bon, un grand mot – l’âme là-dedans ? Et le plaisir de vivre?

Wam : Pour vous une chanson doit remettre les gens en question, les faire réfléchir ?

Quand je vais au cinéma, au théâtre, quand j’écoute des chansons, je veux être remuée dans ma tête, mais aussi dans mon émotion… J’aime que l’on me mène un bout, puis que l’on m’envoie ailleurs. Je crois au montage. Le montage me plaît énormément. Opposer, réunir des textes et des chansons, met¬tre en jeu le texte, la musique, les éclairages, le jeu de scène, la voix… J’essaie de faire ça dans la mesure de mes moyens qui ne sont peut-être pas assez grands, ça c’est fort possible. Quand je suis sur une scène de théâtre, c’est pareil. J’essaie de rendre la complexité d’un personnage parce que la vie c’est complexe. Le théâtre aussi.

Wam : Vous ne pensez pas que la fonction du spectacle c’est de divertir ?

Absolument. Il y a deux choses dans un spectacle. Il faudrait récréer et recréer. Je n’ai pas un plaisir complet s’il n’y a pas les deux. Je peux apprécier un spec¬tacle de pur divertissement s’il est bien fait. Je pense à L’Oiseau vert de Besson. C’est un magnifique conte de fée. C’est l’enfance. J’aime tout ce qui revient à l’enfance parce que c’est un peu ce que je cherche aussi, retrouver les sentiments profonds. Mais je trouve qu’on n’y arrive plus. J’ai souvent de la peine à éprouver un sentiment, pas seulement le simulacre du sentiment.

• Wam : Mépriser quelqu’un c’est ne pas l’aider à montrer ce qu’il a de meilleur. Dans le film de Gonseth vous étiez mignonne. Le cinéma suisse enlaidit les femmes.

Ça dépend ce que vous appelez la laideur. Toutes ces minettes qui montrent ce qu’elles ont de meilleur dès le premier plan, j’en ai ras le bol. C’est ça la beauté ? Pourtant Dieu sait si j’aime la sensualité.

• Wam : Je suis pour un art des Dieux. Ce misérabilisme…

…Mais c’est quoi les Dieux?

• Wam : C’est nous. Mais il faut travailler ! Des mineurs boliviens qui vont mourir, dans un film de Sanguines, sont représentés comme des héros. Ils sont beaux. Dans tout le cinéma protestant, il n’y a pas de plaisir.

Ça ne les empêchera pas de crever comme des chiens, vos mineurs boliviens. Alors, arrêtons avec ça. Quand je suis sur scène, que je chante, j’ai du plaisir, j’ai de la joie. Les spectateurs le voient. Au-delà du discours, je leur apporte de la sensibilité, de l’émotion. Je m’estime une bonne comédienne. J’ai du talent quand je suis sur scène. On peut discuter sur l’écriture, le contenu de mes chansons, ça c’est un autre problème. Je m’expose, en plus. Les gens ont le droit d’aimer ou de ne pas aimer mais je refuse de dire que sur scène, je suis protestante ou calviniste. D’abord, je suis catholique. Je suis fribourgeoise. Sur scène, j’y vais avec tout mon corps, toute ma sensualité, toute ma sensibilité. Et j’essaie de retrouver la simplicité de ça justement. Non pas le fatras d’un simulacre de la beauté ou de la sensualité, j’essaie de retrouver en moi ce qui existe. Bon, je suis suisse, je vis dans ce pays-là et forcément j’en subis les conséquences, je ne peux pas faire autrement. C’est difficile. Ah, c’est difficile !

• Wam : Schmid fait autrement.

Mais lui il vient du Tessin, c’est déjà une autre histoire. Il est né dans les Grisons. Vous cataloguez Tanner. Mais il est multiple. Par exemple Dans la ville blanche est un film très différent de Une flamme dans mon cœur ou No man ‘s land.

• Wam : Mon article est élogieux. Celui sur Mézières. Je suis bien d’accord que je n’ai aucun sens pratique mais je suis beaucoup trop réflexif pour être misogyne.

Que vous n’aimiez pas, c’est votre droit le plus strict. Ce que je vous reproche, c’est de ne pas respecter l’individu, vos propos me heurtent profondément. Vous sombrez dans la hargne. Vous seriez plus fort si vous n’entriez pas dans des considérations du type : elle a un corps bien conservé, Mézières…

• Wam : Je ne tiens pas du tout à être plus ou moins fort. J’essaie d’être spontané. Je reconnais Mézières comme exhibitionniste réussie. C’est un hommage.

Non. Vous dites que c’est écœurant, que ça peut rendre impuissant, que les homosexuels vont être contents.

• Wam : Son numéro est réussi. Maintenant, que l’exhibitionnisme soit écœurant, n’importe qui va vous le dire. Il faut interviewer les mères de famille. Il faut jouer le jeu : si on s’exhibe, c’est pour choquer ! C’est pour écœurer. Face au film, je dis que c’est fort. Et ma réaction est forte parce que le propos est fort. C’est un hommage. En fait, je suis jaloux de ce qu’elle fait.

Oui. Elle se donne complètement. On peut critiquer, y aller sec. Je suis assez d’accord avec ça, il faut s’exprimer, dire les choses jusqu’au bout, mais il y a une façon méprisante, un peu crapoteuse, un peu dans la vase qui moi me déplaît. Ça existe déjà tellement ça : écraser les autres pour exister. Et moi, je n’ai pas envie de rentrer là-dedans. Mais pas du tout. Autant je peux être virulente, autant je garde une espèce de respect pour les êtres. Tanner, on ne peut pas en parler comme vous en parlez.

• Wam : Je ne suis pas méprisant ! Le mépris, c’est ignorer l’autre. Mon article signale au monde que Mézières a fait quelque chose de fort.

Je ne crois pas que l’on doive attaquer la personne quand on critique une œuvre. J’attaquerais le produit, ce qui a été montré. Attaquer directement Mézières ou Tanner, ça me gêne.

• Wam : Je suis pour ! Des combats de chevaliers. La dame est dans la tour. Et que le meilleur gagne. Aimer tout, c’est n’aimer rien. Ce qui me rend malade dans les comptes rendus critiques, ce sont ceux que je ne peux pas lire tant ils sont fades.

Les vôtres, on s’y attend au bout d’un moment. Ça devient un système comme un autre, de brasser, d’y aller sec, d’envoyer la sauce.

• Wam : Il y a un risque de sclérose et en plaques, je suis d’accord.

On se dit : «Ah, ça y est, il va de nouveau envoyer la sauce». C’est clair. Mais quand vous vous exprimez sur ce que vous aimez, là vous êtes très nébuleux. On ne sait pas très bien où vous êtes. Vous écrivez des phrases, vous les jetez sur le papier comme ça. C’est vrai que c’est spontané. Mais au bout d’un moment j’ai besoin quand même de savoir où vous êtes vous. J’ai envie de vous voir vous investir autrement que dans la hargne ! Parce que je dirais que traîner les gens dans la boue, c’est assez facile.

• Wam : Mais qui ai-je traîné dans la boue ? Je ne suis jamais torve, mesquin, méprisant.

Moi, ça m’a frappée énormément dans vos articles, depuis le début.

• Wam : N’est-ce pas parce que Mézières est une femme ?

Non, vous avez aussi parlé de Koerfer, de Tanner…

• Wam : Berta est plus sévère que moi avec L’Homme à tout faire. Il dit que c’est de la belle image.

Je me souviens qu’il disait aussi que Les Damnés de Visconti, c’était de la merde, du cinéma bourgeois parce que c’était complètement esthétique.

• Wam : C’est formidable. Il a un avis !

Oui, mais vous dites que vous êtes pour la beauté. On peut dire que les images de Visconti sur Les Damnés, c’est magnifique. C’est vrai que c’est beau, superbe.

• Wam : Je réagis par rapport à l’art d’ici mais je pense que la solution est une solution de synthèse entre le commercial et l’auteurisme. Vous écrivez les paroles de vos chansons ?

Pas toutes. J’ai demandé un texte à Pierre Leuzinger, un à Christophe Gallaz, France Léa. Dans mon dernier disque, il y a un texte de José-Flore Tappy et un d’Huguette Junod. J’écris mes textes depuis toujours. Mais j’essaie de diversifier maintenant, j’essaie d’amener d’autres choses. J’ai contacté des écrivains pour leur demander de collaborer avec moi. C’est difficile parce que ce n’est pas évident d’écrire une chanson. Même une chanson comme moi je les fais. Alors j’écris, en attendant des propositions. A la base, je ne suis pas une femme qui écrit. Je suis une femme de scène.

• Wam : A propos de mes critiques de cinéma, j’ai un point de vue de spectateur. J’ai des réactions épidermiques, mais je ne donne pas de leçons aux gens, ni même aux cinéastes.

Vous avez fait un compte rendu d’une discussion qui a eu lieu à Poussepin, le Centre culturel suisse de Paris. Vous dites de Ceresa : « Il l’ouvre toujours pour ne rien dire». C’est quand même un peu raide. Dans votre article vous ne lui donnez pas la parole. En l’occurrence, il n’avait rien dit ! On n’a même pas entendu le son de sa voix.

• Wam : Tenret l’Obscur attaque un haut fonctionnaire de Pro Helvetia. Je prends mes risques. Adieu les subventions… Il faut me féliciter pour ça.

C’est de la provocation gratuite. Attaquez-vous aux vraies cibles, aux gens qui ont vraiment du pouvoir et qui l’utilisent avec morgue, avec hauteur et condescendance. Si vous pensez que c’est le cas de Ceresa, consacrez-lui au moins un article. Tanner est un être humble et je trouve injuste de l’attaquer comme vous le faites.

• F. Pajak : Le cinéma, ce n’est pas comme la chanson. Dans le cinéma, c’est vrai qu’il y a un gâteau. C’est de l’argent, il faut le distribuer.

Mais il faut se battre ! Plutôt que de faire le nivellement par le bas, il faut le faire par le haut : faire qu’il y ait plus d’argent pour le cinéma ! Pourquoi dire : «Le gâteau est tout petit ?». Il faut se battre pour qu’il y ait plus d’argent pour le cinéma. Plus il y a de choses qui se font, plus c’est intéressant.

• Wam : C’est simple à dire mais difficile à faire.

Je le pense aussi. Il faut prendre des risques, se mouiller. A Genève, par exemple, des jeunes comédiennes se sont dit : « Ah, on ne veut pas nous engager dans l’institution?! On trouve qu’on n’est pas assez bonnes ?! Pas assez de talent ?! On fait nous-mêmes ! ! ! ». C’est la troupe du Revoir, elles ont déjà créé deux spectacles : W. C. Dames et Rumeurs. C’est dur. Mais elles le font quand même. Et ça, chapeau! C’est très important.

• Wam : Nous irons les voir. Nous aimons les battantes. Qui appréciez-vous dans la chanson romande ?

Mais ça c’est des questions qui ne regardent que moi, je dirais. Ce n’est pas que je ne veuille pas me mouiller. Je me mouille quand on veut. Par exemple, pour l’histoire de Béjart. Je n’ai rien contre le fait qu’il vienne s’installer ici. Ce que je trouve un peu dur, c’est que les autorités disaient aux artistes d’ici qu’il n’y avait pas d’argent. Tout à coup, on en trouve. Alors je trouve intéressant la pétition qu’ASV (Alternative socialiste verte) soumettait aux artistes «locaux» qui disait : «Ah, vous avez débloqué deux millions et demi pour Béjart, alors débloquez deux millions et demi pour la culture alternative, pour le Festival de théâtre contemporain, pour le Théâtre Onze auxquels vous avez coupé les vivres ». Personne ne veut se mouiller ! Personne n’ose ! On était deux à soutenir ça, deux artistes « locaux ». On a peur de perdre le peu d’argent qu’on a réussi à grignoter après plusieurs années d’effort. On tient les gens comme ça. A coups de petits privilèges. Et c’est comme ça que tout le pays marche. Tout le monde a peur de perdre quel¬que chose. C’est déjà dur d’exister. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On se tait.

• F.P. : Vous, vous avez obtenu des subventions ?

Une fois, j’ai demandé de l’argent pour faire un disque à Pro Helvetia, à la ville de Lausanne et au canton de Vaud qui me l’ont accordé tout de suite. Je n’ai rien redemandé pour les disques parce que pour l’instant je n’ai plus envie d’en faire. Bon, peut-être que je pourrais aller plus loin, me battre et puis louer une salle à Paris. Demander de l’argent ici pour pouvoir payer un producteur, une attachée de presse, etc.. Mainte-nant on parle de l’industrie, du marché du spectacle. Il faudrait donc faire avec ça. Je fais du théâtre, de la chanson, j’ai ma famille ici, c’est un peu compliqué pour moi de partir à Paris, de vouloir être une battante sur le plan de la carrière. C’est une chose qui me préoccupe très modérément.

• Wam : Mais les artistes que vous appréciez sont des battants.

Oui, c’est des êtres qui en veulent mais pas pour leur carrière. J’en veux aussi, oui, j’ai beaucoup d’exigences par rapport à ce que je fais, par rapport à mon travail. Quand je suis engagée dans un spectacle, je vais jusqu’au bout. Je viens de jouer dans une pièce contemporaine de Joël Jouaneau Nuit d’orage sur Gaza, vraiment une écriture contemporaine difficile, compliquée. J’ai fait ça complètement à fond.

• Wam : Je voulais simplement attirer votre attention sur le fait que ce n’est pas péjoratif d’être un battant dans le monde du spectacle. Il n’y a que les meilleurs qui passent. C’est objectif.

Les meilleurs qui se battent !

• Wam : Ça fait partie de la définition du meilleur.

Dans ce métier, il faut s’accrocher et souvent au détriment de beaucoup de choses.

• Wam : Il faut savoir ce que l’on veut. C’est ou le spectacle ou l’animation dans une maison de la culture, la vie familiale, l’épanouissement, etc. C’est exigeant.

Je pense que les deux doivent être possibles. Il n’y a pas de raison qu’on se grille complètement sur le plan de sa recherche personnelle sous prétexte qu’on fait du cinéma et qu’on s’investit à fond. Il devrait être possible de faire ça différemment.

• Wam : Les marchandises se disputent entre elles et les meilleures gagnent.

Maintenant c’est pire que jamais avec l’inflation des médias. On monte quelqu’un en quinze jours. On le descend aussi en quinze jours. Alors, il faut aussi prendre ce risque-là, si on est d’accord avec ça ! Moi, ça me fait rigoler. J’ai une distance aussi par rapport à ça.

• Wam : Faire de l’art, c’est souffrir.

On ne peut pas souffrir à plein temps !

• Wam : On y pense 24 heures sur 24. Ici, il y a beaucoup de gémissements et peu de souffrances.

Je ne gémis pas. Parce que je sais ce que je fais, je le choisis. Je souffre modérément. J’ai du plaisir à faire mon métier, ça me plaît vraiment. Je ne suis pas une dilettante. Je fais mon boulot, je le fais vraiment, et j’y pense. Je suis une vraie personne de scène, fondamentalement, je ne suis pas d’abord une ménagère, une épouse, une mère. Je suis un tout ! Mon tout. Je ne suis pas assez égocentrique, je pense, pour me battre comme vous l’entendez, ou j’ai trop le sens du ridicule. Quand je rencontre des gens égocentriques, ils me font tarir. Toujours la représentation d’eux-mêmes, perpétuellement. On n’entre pas en contact avec ces gens-là. Peut-être qu’ils souffrent, mais moi je n’ai pas envie de passer ma vie à souffrir. J’ai envie d’avoir du plaisir. J’ai envie de jouir de la vie, aussi ! Peut-être que sur une scène, c’est extraordinaire. Il y a vraiment le narcissisme porté à son point culminant. C’est peut-être ça qui fait les génies au cinéma ou au théâtre. C’est possible. Pour ma part, j’aimerais atteindre un équilibre et une force dans ma façon d’être sur scène et communiquer cette force. Et je fais le pari que ça peut exister. A une échelle locale peut-être ! Pourquoi pas ? Il y a du boulot à faire ici. On peut le faire. En secouant les gens, en les remuant, en revenant à la charge. Je ne me prive pas de dire ce que j’ai envie de dire. Je ne reste pas dans mon coin. Je n’obéis pas gentiment à ce qu’on me dit. Je choisis ce que je veux faire. Je dis «non» à des gens. J’ai de la chance, je fais ce métier depuis vingt-cinq ans. On me fait des proposi¬tions, beaucoup de propositions. Je refuse celles qui ne me plaisent pas. J’accepte celles qui me plaisent. Une fois que j’ai accepté, je vais au fond de ce que j’ai envie de faire.

• F.P. : Il ne faut pas faire de généralités avec les souffrances non plus. La plupart des actrices se préservent énormément. Faye Dunaway, ça fait des années qu’elle n’a pas joué. Par intermittence elle s’occupe de tout à fait autre chose. Adjani, aussi. Cela fait vingt-cinq ans que vous vivez de votre métier?

Oui. J’ai commencé à faire du théâtre à l’âge de quatorze ans. Depuis une dizaine d’année je me suis mise à la chanson. J’essaie de mener les deux de front.

• Wam : Et le cinéma ?

Très peu. Avec Gonseth, j’ai tourné deux films, et puis des petits rôles avec Yersin et Benoit, et Goretta pour la télévision.

• Wam : Comment était-ce les films avec Gonseth ?

Oh, ça c’est vieux. C’était plus que de l’artisanat, il n’y avait pas d’argent. On tournait comme on pouvait, quoi. C’était intéressant.

• Wam : Et au théâtre, avez-vous participé à des pièces intéressantes ?

Oh oui! (Rires). J’ai été au Théâtre populaire romand pendant de nombreuses années. Avec André Steiger, Roger Jendly, Patrick Lapp, Michèle Gleizer, Gérard Despierre, François Germond, on a fondé un groupe de théâtre, le T’Act. C’était un groupe autogéré. Maintenant, je suis free-lance. Je me vends. Surtout à Genève. J’ai travaillé au Théâtre de Poche ces dernières années où nous avons monté des textes de Corman, Schnitzler, Strindberg, Beck. Mon prochain spectacle sera Les Nègres de Genêt.

• Wam : Le TPR, c’était l’investissement total ?

Oh, oui! Presque trop à un moment donné. J’étais complètement prise là-dedans. C’était une expérience extraordinaire.

• Wam : Vous faisiez de la gym, de la musique…

Oui, oui. On faisait de l’acrobatie, du chant, des instruments de musique, du judo. On faisait de l’animation scolaire. On allait jouer partout. Dans les coins les plus reculés du Valais, de Fribourg, Neuchâtel, du Jura. Puis en France, beaucoup en France. Après j’ai travaillé avec Charles Apothéloz, avec Mentha sur un Max Frisch. Ma priorité, ces trois dernières années, c’était le travail avec Martine Paschoud qui a repris le Nouveau Théâtre de Poche à Genève. Nous avions envie de faire des choses en groupe, d’investir un peu plus que pour une seule pièce, de faire un travail continu, un travail suivi.

• Wam : Avez-vous été handicapée dans votre carrière professionnelle parce que vous êtes une femme ?

(Soupirs). J’hésite toujours à parler de ça, j’ai peur de ne pas être comprise. Par exemple dans les médias en Suisse romande, que ce soit à la radio ou à la télévision — j’observe ça avec un certain humour – il y a des journalistes, des réalisateurs qui ont une idée incroyable de moi. Je suis cataloguée…

• F.P. : Vous êtes cataloguée comme quoi ?

Ah… comme féministe. Mais féministe dans le mauvais sens du terme. Si on prend la définition du Petit Robert, c’est: « doctrine qui préconise l’extension des droits pour les femmes, identiques à ceux des hommes». Les gens ont parfois une idée de moi qui m’étonne parce que la plupart du temps, ils ne me connaissent pas, ils ne m’ont jamais vue, ils ne m’ont pas fréquentée et ils sont pleins d’idées préconçues.

• F.P. : Vous pensez que ça vient de quoi ?

Ça vient du fait que j’ai émis des idées qui étaient féministes. Être féministe, c’est l’étiquette la plus dure à porter. Les anti-féministes (hommes et femmes confondus) se recrutent partout, de la gauche à la droite en passant par les écologistes. Avant, je me fâchais, maintenant, j’ai cessé de vouloir convaincre qui que ce soit. Je vis. C’est dans le quotidien, dans ma façon d’être avec les autres que je raconte mon féminisme. Je ne veux plus entrer en rapport de force dans ma vie privée comme dans ma vie amicale. Si les gens me rentrent dedans, s’ils font de l’ironie, je bâche. Ça ne m’intéresse plus. Je veux fréquenter des gens positifs. Que je me fasse critiquer sur la qualité de mes spectacles, c’est autre chose. Mais dans la vie de tous les jours, qu’est-ce que je veux batailler avec les gens ? Pour les convaincre de quoi ? Ce n’est pas possible. Je ne suis pas une militante de groupe. Je me sens mal à l’aise dans un groupe structuré. Je peux me rendre utile dans des actions ponctuelles. Je m’intéresse à la politique. Ma contradiction est là: le groupe me pèse, mais l’individualisme aussi. L’idéal serait de concilier l’individu dans le collectif.

• Wam : Les militants, c’est une future police. Je ne parle que d’individu à individu.

Dans le livre de Buhler sur Sainte-Croix, on travaille dans une usine, elle va fermer, on est là, on est des individus, on est bien obligé de se battre, de se mettre ensemble.

• Wam : J’ai tué l’usine en moi. Je n’y suis donc pas… Les ouvriers ne m’ont pas donné un mandat pour que je les défende. Je suis pour l’abolition du prolétariat… dans ma propre personne.

Mais on ne peut pas dire que tous les gens qui sont restés prolétaires sont des connards parce qu’ils n’ont pas réussi à se sortir du prolétariat.

• Wam : Jamais ! Mais je ne vais pas aller acheter le journal pour trouver ma ration de victimes et pleurnicher toute la journée.

Non, il ne s’agit pas de ça. Si on fait appel à moi, je réponds : « Présente ! »

• Wam : Nous sommes allés voir Buhler. Nous aurions dû faire de même avec Mézières.

Je ne sais pas si nous aurions les mêmes points de vue sur la femme avec Myriam Mézières, mais je trouve très beau cette façon de montrer son désir, d’aimer un homme à tel point qu’on ne peut plus vivre sans lui, qu’on réclame sa perte en lui et qu’on s’accroche complètement à lui. Je fais une démarche inverse. D’abord, j’ai ma vie à moi et puis en plus, un homme peut venir. Je ne demande pas à un homme de tout m’apporter, ce qui est impossible. Je ne suis pas en manque. Je n’ai pas de grand vide à remplir. Ce n’est pas un homme qui va me faire exister. Il vient en plus. Il y a beaucoup de chances que ça fonctionne si c’est comme ça. Si je suis insatisfaite de ma vie, de ce que je suis à l’intérieur de moi, évidemment ça ne va jamais marcher, enfin je ne crois pas. On ira d’échec amoureux en échec amoureux. C’est au moment où on est plein, où on se sent bien, le mieux qu’on peut, qu’un homme peut venir, en plus, apporter la cerise sur le gâteau.

• Wam : Vous avez été choquée parce que j’ai traité certaines femmes de laides. Mais la laideur, c’est une façon de se délivrer. Si j’étais une femme, je serais lesbienne. Pour avoir ma liberté. Je ne jouerais pas le jeu de la séduction.

Moi, je crois qu’on fluctue. Pendant une période de ma vie j’ai refusé la séduction parce que je trouvais que c’était quelque chose de faux, un jeu, mais je me suis rendue compte que dans notre société, on joue tout le temps. Il y a tout le temps un jeu. Et je pense qu’il faut l’accepter ce jeu-là, mais sans en être dupe. J’aime les gens conscients de ce qu’ils font, qui ont la conscience qu’ils existent, de ce qu’ils sont en train de faire. A partir de là, on peut redécouvrir la spontanéité, donc la vraie séduction. Je suis sûre que si on est bien, on séduit. Je le vois dans la rue. Si je sors de chez moi et que j’ai mis des habits qui ne me plaisent pas, que je suis de mauvaise humeur, il ne se passe rien du tout ! Si on se sent bien, on croise des regards, on sourit. Il y a une sensualité qui se dégage de la personne, une joie de vivre, une énergie qui font que la séduction est là, qu’elle existe. C’est la seule qui vaille la peine.

• Wam : S’il y a guerre entre les sexes, il n’y a pas de séduction.

Je n’ai pas d’animosité vis-à-vis des hommes. Certains hommes, certaines femmes, oui. Dès qu’il y a violence, abus de pouvoir, une façon de renvoyer l’autre à sa niche, je me ferme complète¬ment. Il y a brimade. Objectivement, nous les femmes, on revient de loin. C’est en train de changer, mais on est encore loin du compte. Là, je lisais un truc de Roland Jaccard. Il y va sec lui aussi. Il disait: «Pour moi, un monde bien fait serait celui où on pourrait échanger une femme de quarante ans contre deux de vingt». Il n’y a rien à faire à quarante ans? Je peux être encore baisable? Quand l’humain est réduit à cela, je fuis.

F.P. : Quel est votre public ? Vous remplissez les salles ici ?

Non. Ça dépend où. On a fait l’Octogone à Pully, c’était plein. On a refusé du monde. On a fait les Faux-Nez à Lausanne, c’était plein aussi. Mais ce ne sont pas des grandes salles. J’attire une centaine de personnes par spectacle. Nous avons donné un récital au Moulin à danse à Lausanne, devant des jeunes de 18 à 22 ans. Ça a été une soirée extraordinaire. Là, je vais donner une dizaine de représentations dans les collèges genevois. J’ai déjà fait ça souvent. Je me disais : «Mon tour de chant raconte une femme de quarante ans. C’est pas vraiment ce qui peut intéresser des jeunes». Puis, en fait, pas du tout ! Je crois que j’ai une façon de m’adresser aux gens, de les amener à moi, de donner ce que je donne qui touche, qui leur parle. On peut discuter. Il y a toujours des gens à qui ça déplaît totalement. Mais je ne peux pas me plaindre. Avec le peu de gens qui viennent me voir, disons qu’il se passe quel¬que chose.

• Wam : Etait-ce parce qu’elles étaient brimées que les femmes ne créaient pas ?

Les femmes créaient, elles créent encore, de plus en plus. Le plus important, c’est de créer sa vie, d’être créatif dans sa propre vie. A quoi ça sert de créer des œuvres magnifiques si on vit horriblement mal et qu’on est malheureux comme une pierre ? Moi, je crois que créer sa vie, c’est difficile. D’arriver à être créatif même dans les choses les plus quotidiennes !

• Wam : Qu’y a-t-il dans les lettres que vous recevez ?

Il y a de belles choses en général. C’est souvent au-delà de ce qui a été dit sur scène. Je pense qu’il y a une dimension supplémentaire dans un spectacle. Au-delà de la musique ou des textes. Il y a une couche supplémentaire qui est ce qu’on est au moment où on est sur une scène, et ce qu’on apporte. C’est plutôt dans la perception de ça que les gens me parlent, de ce que je leur ai apporté, donné et de ce qui leur est resté dans le corps, dans la tête. En recevant la dernière lettre, j’ai eu l’impression que j’avais fait un bout de chemin, on pourrait dire le chemin du cœur ou le chemin de l’ouverture. Je ne fascine pas les gens, pour revenir à ce que vous disiez sur les Dieux. Je ne suis pas non plus fascinée par quelqu’un. On ne sait plus où on est, on s’oublie quand on est fasciné. Je peux admirer, je peux trouver extraordinaire, mais je ne suis pas fascinée.

• Wam : C’est le fond du débat. Tanner, par exemple, pense que l’art doit faire réfléchir. Pour moi, il doit défoncer. C’est une drogue noble.

J’ai vu ça dans un concert d’Higelin. J’étais à côté de gens complètement défoncés dans les deux sens du terme…

• Wam : On ne se comprend pas ! Je vais au cinéma pour oublier le temps. Sortir du temps… J’aime qu’on me raconte des histoires.

Oui, mais moi aussi si elles ne sont pas trop indigentes. Si ces histoires me bouleversent émotivement et intellectuellement, c’est encore mieux.

• Wam : Je n’aime pas tellement être bouleversé. J’aime mieux être drogué.

• F.P. : Il y a une femme qui à mon avis est une drogue dure ici. C’est une immense artiste. Ça fait longtemps qu’on en parle plus ici, mais je l’ai vue l’autre jour à la télévision, c’est Zouc. Elle, elle colle au quotidien par exemple. Elle décolle aussi.

• Wam : Elle a de la hargne. C’est ce qui manque à Tanner. C’est ce qu’a Godard.

• F.P. : C’est très hargneux. C’est inconscient.

Quand j’ai commencé à chanter, on a dit que j’étais agressive. On le dit encore. On ne veut pas d’une femme agressive. On se plaint de dormir en Suisse, mais dès que des êtres s’expriment avec force, on les fait taire. Les hommes aussi (Ziegler, Weber…)

• Wam : Ziegler n’est pas hargneux, il n’a pas cette énergie.

• F.P. : Elle a un discours sur les femmes, Zouc, mais il n’est pas dans le vouloir dire. Il n’y a pas de messages. C’est une mise à nu de l’inconscient. C’est d’une dureté !

C’est très fort, Zouc. Ceci dit, pour être tout à fait claire, je n’ai pas la prétention d’être une artiste.

• Wam : Qu’est-ce qu’il reste alors ? (Rires). Il faut l’orgueil, pas la prétention, pour être un artiste.

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Ps : On a toujours tort de ne pas s’assumer, même rétrospectivement. Quand je scannais les articles précédents le seul que j’ai failli mettre à la corbeille est celui sur "Une flamme dans mon cœur". J’avais oublié ce magnifique entretien et mon « Nous sommes des Dieux ». Purée, ce que j’étais arrogant !