Critique (fin)

Par Tlön, février 2006
Pour, de mon point de vue, conclure un débat (ici) où chacun s’est amusé à rejouer la querelle des Anciens et des Modernes, à proclamer que ce que l’on a appelé autrefois le «cinéma» et les «films» sont devenus des sortes de variables d’ajustement dans une horlogerie des médias et des flux à la complexité borgésienne, comme d’autres, en d’autres temps, ont proclamé la mort de la peinture ou de la littérature, j’ai envie de répondre par ces quelques phrases extraites du roman de Nabokov où il nous raconte trois années de la vie d’un jeune poète russe en exil.

Le genre de magasin berlinois où il entra peut être adéquatement déterminé par la présence, dans un coin, d’une petite table où se trouvaient un téléphone, un annuaire, des saucisses dans un vase, et un grand cendrier. Cette boutique n’avait pas les cigarettes russes à bout de carton qu’il préférait, et il serait reparti les mains vides n’eût-ce été du veston bariolé du marchand de tabac avec des boutons de nacre et sa plaque chauve couleur de citrouille. Oui, toute ma vie, j’obtiendrais ce petit paiement supplémentaire en espèces en compensation du paiement supplémentaire de la marchandise qu’on m’impose.
V.Nabokov – Le Don (trad – R.Girard)

Au fond je n’attache plus guère d’importance – mais l’ai-je d’ailleurs jamais fait ? – aux petites idées théoriques et autres billevesées sur ce que doit être ceci où cela, sur ce qui est signe de la modernité ou de l’extrème ringardise et pour tout dire je m’en fous. Ce que je demande à voir, à lire c’est juste ça, des boutons de nacre, le frémissement d’une couleur, un geste, Jean-Pierre Léaud, un paysage inondé d’une pluie de sang, la fossette d’une actrice débutante…et ce dont je suis sûre c’est qu’il existera toujours quelque part, quelqu’un qui aura le désir et le talent de me le montrer.
Ce dont je suis également sûre c’est que ces frémissements sont, pour reprendre les termes de l’un des intervenants, irréductibles aux flux capitalistes de notre époque, ou plutôt qu’ils sont là, à coté, en contre-bande – diamant caché à l’intérieur d’un puits – bref, qu’ils sont irrefourgables sur le marché.

Le 24 février 2006.

Texte issu du blog [Ruines circulaires->http://ruinescirculaires.free.fr/]