Ce jour de plus (sur le journal en images de François Dupuis)

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Texte de Bruno Le Gouguec, 2018

Je connais peu François Dupuis en tant qu’homme, mais sans aucun doute, je participe de son univers à travers quelques peintures admirées ici ou là, des gravures que je possède de lui, et les dessins de ses carnets Moleskine qui constituent son Journal en images, lequel je consulte volontiers. [1]
C’est qu’il y aurait peut-être chez François Dupuis, par cette pratique quotidienne du dessin surtout, comme une volonté de se situer un peu moins grossièrement qu’à l’ordinaire pour savoir où l’on en est.
Habité par cette intuition, juste à mon sens , qu’aller directement au centre de soi-même sans parcourir le territoire, c’est aller en réalité nulle part, parcourir des lieux – arpenter le territoire visible, à commencer par le domaine qu’on habite – serait un moyen de signifier le centre invisible.

« Il suffit, en effet, de dessiner un fragment du cercle pour révéler le cercle entier et reconnaître le centre sans qu’il soit montré. » [2]

Emprunter un chemin plutôt qu’un autre parce qu’on ne peut emprunter tous les chemins à la fois en se laissant saisir par une forme du monde, ou par un détail en celle-ci, qui se révèle soudain et en rendre compte par un griffonnage, participe de ce travail de rafraichissement du regard posé sur le monde.
C’est qu’en effet, on risque fort la noyade si l’on y prend garde, quand cette ritournelle des jours s’emballe et se transforme en une mer de grisaille… Si tel était le cas, ce serait un peu de notre faute parce que nous aurions oublié de vivre, comme des étourdis, ce jour de plus qui nous est donné, ce jour matriciel de vie qui sera pour chacun, un beau jour, sans lendemain.
Qu’est-ce donc qu’éclaire la lumière, invisible par nature, chaque nouveau matin, sinon des formes, lesquelles « servent » les hommes ?
Ce que nous montre à l’envie le journal en images de François Dupuis, ce sont des « choses » des formes différenciées les plus ordinaires, les plus locales, puisées souvent dans le fourniment domestique, sur lesquelles toute la mystérieuse corporéité intelligente de l’homme en réalité s’appuie pour garder une « forme » d’homme.

C’est en vertu de la présence de la vérité immanente au monde créé qu’il nous est loisible en effet à partir d’un rien ou presque, de rétablir cette position d’homme régulièrement mise à mal.

Que les choses – un fragment de réel – sous le ciel de France ou d’ailleurs, permettent grâce à un dessin de faire le point en nous éclairant sur notre nature, voilà bien « une de ces petites émotions salutaires mais qui sont les grand capitaines de nos vie », comme le disait Van-Gogh à son frère Théo.
« La silhouette d’un arbre, le reflet d’une vitre, un meuble, un fruit, la présence d’un corps, l’éclat d’un regard, habités désormais par la présence, par le songe et aussi par le poids du passé nous [deviendraient] ainsi plus précieux que les Eldorados. Ce [seraient] là nos évidences. » [3]

Bruno LE GOUGUEC
Lyon 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Notes :
[1] : François Dupuis est peintre, graveur, sculpteur… Depuis de nombreuses années, il réalise un dessin par jour, rituellement si l’on peut dire, sur des carnets de type « Moleskine », constituant ainsi, à mesure, une sorte de « journal en images ».
La plupart des dessins présentés dans ce texte sont issus de ces carnets.

[2] : Présentation du film « Jeune femme à sa fenêtre lisant une lettre ». Jean-Claude Rousseau
, 1988.

[3] : Jean Clair : Considérations sur l’état des Beaux-arts, 1983. Folio Essais, cop. 2016, p. 145.