Boris Barnet – portrait d’une commission

Par le groupe Boris Barnet

« Boris Barnet fut un cinéaste soviétique. « Au bord de la mer bleue » et nous y étions à Cannes, c’est l’histoire d’une femme, de deux hommes, d’un kolkhoze de pêcheurs et d’un miracle (aussi loin que je m’en souvienne). Pourquoi Barnet plutôt que Vertov ou Medvedkine ? Parce que Vertov c’est le montage, Medvedkine l’histoire, et Barnet cela aurait pu être les deux. Je ne sais rien sur Barnet si ce n’est « Au bord de la mer bleue » qui aurait pu être un film de Flaherty mis en scène par Douglas Sirk ; j’en sais trop sur Vertov et Medvedkine (la peur, les trahisons, le courage, la guerre, le communisme de guerre et Mosfilm qui ne fut pas un Hollywood soviétique, pas tout à fait) ».

Le groupe boris barnet se constitue au gré des propositions et des invitations de ceux qui y participent. Ses activités sont diverses, changeantes. Elles ne sont pas définies ou déterminées à l’avance. Quelque chose pourtant les relie ou les compose. Quelque chose qui a à voir avec le cinéma – le montage – la politique – le commun.

Ce qui s’y agence s’inscrit dans une lutte qui fut un mouvement social d’importance.
Une lutte née en France l’été 2003, du refus de la réforme de leur système d’assurance-chômage par les intermittents du spectacle, rassemblés dès lors en une coordination des intermittents et précaires.
Une lutte qui fut d’emblée plus vaste, irréductible à tel ou tel objet contre lequel elle s’élève, à tel ou tel projet qu’elle défend. Cette lutte pourrait être définie comme le champ d’un agencement du sensible, une pratique s’élaborant en reliant des évènements ou des situations qui semblent à première vue éloignés les uns des autres.
Non pas une convergence des luttes, mais un partage, une fabrique du commun : qu’est-ce qui nous rapproche d’autres collectifs, qu’est-ce qui rassemble et fonde des communautés politiques ?

Cette perspective politique de partage d’un commun a trouvé un chemin en explorant le cinéma. Se sont ainsi mis en place régulièrement des ateliers de projections de deux ou trois films ensemble, suivies de discussions collectives autour d’une table. Une manière de questionner « la lutte » depuis le cinéma, par des agencements de films qui d’abord se regardent. Et voir ainsi ce qui circulent entre nous, entre les images. Rendre au présent des « films militants » passés dans l’histoire du cinéma, mais qui n’appartiennent presque plus à l’histoire de la politique. Par exemple, le travail et ses divisions sont ainsi souvent revenus au travers des films de Godard, du groupe Medvedkine, d’Eustache, de Minelli, etc., mais ils étaient abordés à partir des expériences des uns et des autres.

Plusieurs projections et discussions ont eu lieu autour des révoltes de novembre 2005 en France. Le cinéma permet de voir ce que la télévision ne montre pas : qu’est-ce qui se passe dans les banlieues, depuis leur apparition au lendemain de la guerre jusqu’à aujourd’hui ? Mais aussi le cinéma nous interroge sur la séparation : séparation entre l’évènement et le spectateur, séparation entre Paris et la banlieue, séparation entre ce mouvement de novembre et les autres mouvements sociaux. Histoire d’essayer de comprendre pourquoi il n’y a eu aucun prolongement de ces révoltes au sein des autres mouvements, pourquoi tout se passe comme si les banlieues n’étaient pas en France et que ce qui s’y agitait ne concernait que ceux qui y vivent et ceux qui en « auraient la charge » ?
C’est là une sorte de point commun, de nœud entre le cinéma et la politique : rendre visible ce qui est invisible et établir un partage du commun.
Ce qui est ainsi en jeu n’est pas la découverte d’un cinéma engagé, ni l’analyse de son histoire, mais la question : à quoi engage le cinéma ? Avec, comme postulat, qu’il engage autant celui qui regarde que celui qui fabrique, et que regarder des films ensemble, c’est comme en faire.

Les ateliers de projections et de discussions évoluent aussi sous d’autres formes. Se pose surtout la question de la fabrication. Comment « restituer nos expériences » ? Comment donner à voir notre lutte, la façon dont elle se fabrique, ses modalités d’actions aussi bien que ses raisons (ce qui ne va pas, ce qui est insupportable), ce pour quoi, ce contre quoi, elle se constitue ? Comment restituer la puissance qui s’effectue dans l’agir ensemble (puissance du nous) ?

L’enjeu de la fabrication est soumis à une tension : d’un côté le désir de faire, de fabriquer, de participer à la lutte de cet endroit-là, d’un autre côté le refus de continuer de travailler dans les conditions habituelles – la normopathie libérale. Le mouvement de l’été 2003 a été marqué par des grèves, et la revendication « on ne joue plus » n’était pas juste un slogan. Elle exprimait la nécessité que toute production s’arrête, au moins le temps d’y voir un peu plus clair avant de se remettre au travail.

Ces différents moments permettent de faire un pas de côté par rapport à d’autres moments de lutte. Veiller (comme on veille sur le sommeil d’un enfant) : s’extraire de l’urgence, faire une halte, accueillir, prendre soin, se soucier de ce qui tend à disparaître avec l’atomisation des lieux (« lieux culturels » séparés des « lieux politiques » par exemple). Le groupe Boris Barnet continue de se constituer et de s’inventer autour du cinéma comme expérience partagée. Il construit un espace habitable par ceux qui y participent. Quant à la question de son devenir, elle est chaque fois remise en jeu.

« Nous sommes hantés par un peuple d’images, si vous entendez hanter comme quelqu’un d’antan l’aurait entendu, c’est-à-dire habités, tout simplement… »
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