Aral

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Film de Aminatou Echard, 2007
La mer agitée vue de la falaise. L’écume blanche trace des courbes dans l’image, le mouvement tantôt accéléré tantôt normal, un mouvement de la mer qui se retire. En contrepoint, la steppe de l’Aral, du haut de ce qui était une falaise et d’où plongeaient les jeunes qui se baignaient dans l’Aral, avec une autre jetée en béton ailleurs, presque les mêmes pavés, la mer à l’horizon. Le ressac de la mer est chassé par le silence et les chiens de l’Aral. Cette lettre océan, filmée sur la jetée de Moynak, en Ouzbékistan. Cette Lettre océan, par optimisme peut-être, contrastant avec ce qui est, là bas. L’Aral, les voyages, la curiosité déplacée parfois. J’ai persévéré pourtant et suis allée à un autre bout de l’Aral, au Kazakhstan, pour voir. Mais ce ne sera pour l’instant pas une Lettre océan. Des notes seulement. Aralsk. J’y suis arrivée un soir, vers 22h, on avait réussi à trouver quelqu’un pour venir me chercher à la gare, et c’est devant l’unique vieil hôtel soviétique que l’on m’a déposé, me recommandant de m’enfermer dans ma chambre et de ne pas en sortir. Il faisait chaud, les ados étaient dans la rue de l’hôtel, au centre de la ville, à rire, en sandale dans le sable. Le sable était encore chaud de l’après midi, agréable touché aux pieds, le vent faisait tranquillement voler les tentures des portes et fenêtres. Une ville de bord de mer. J’avais pu oublier où j’étais. Le matin, la rue était large, vide, le verre éclaté des bouteilles de bière bruissait sous mes pas. Le sable en dessous. Le vent en permanence, la terre dans les yeux et le soleil haut et chaud. Mais j’ai vu la mer. Pas dans le port du bout de la rue. A trois heures de 4/4 d’Aralsk. J’étais si proche que je ne pouvais pas la manquer, ne serait-ce que par curiosité, parce que j’étais là. Je cherchais de la vie, la force d’une mer, peut-être un peu de verdure dans ce désert.
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Je partage le 4/4 avec deux canadiennes volubiles. L’herbe est rase, le ciel d’un bleu profond. A perte de vue, le plat toujours. Le silence est régulièrement interrompu par des rafales de vent. Rien de vivant ne dépasse du sol et il n’y a aucun de nuage. Nous traversons une rue droite bordée de maisons blanches en bois. La rue n’est pas très longue. Il n’y en a qu’une seule. Aucun mouvement dans la rue n’est visible, mais le bruit du vent, la plainte des chameaux. Nous nous arrêtons le temps de faire monter à l’arrière deux enfants d’une dizaine d’année, avec chacun une serviette dans la main, qui indiquent de façon joviale et dynamique le chemin au chauffeur. On va à la mer. Les enfants parlent fort et rient. Le visage du chauffeur est concentré, la conduite est physique car la route est rude, il a la peau matte, un blouson en cuir vieillit et un bonnet sur la tête. Il est presque gagné par la bonne humeur des enfants. Nous autres pareillement. La voiture s’arrête au bord de l’eau, à une petite dizaine de mètres de la mer. L’eau est immobile, marécageuse, aucun mouvement de vagues ni proche du bord ni à l’horizon. Le sable est dur et gris. Le moteur s’est arrêté, c’est le silence total, on n’entend plus de vent, ni de chameaux. Les enfants courent dans l’eau en riant, et plongent. Un groupe de pêcheurs est affairé au bord de la plage autour de leurs prises. Des bouteilles de bière en guise de galets, recouvrent le bord. Le poisson énorme, éventré, dans une marre rouge. Ils ont des bières à la main. Leur barque est sur le bord. Les deux canadiennes se sont assises face à la mer et dos aux pêcheurs et aux bouteilles de bière vide, sans se parler elles ont attendu. Le chauffeur s’est baigné. Les pêcheurs se sont partagés le poisson sanguinolent, des poissons qui avaient l’air déjà si vieux. J’ai filmé une bobine, qui est toujours quelque part dans mes boîtes. Je ne pouvais pas rester sans rien faire, et pourtant, qu’est-ce que je faisais là ? Des pêcheurs sont repartis dans leurs barques, le visage marqués et noirci par le soleil, les habits durcis par le sel et la terre. Et puis le chauffeur, sortant de l’eau «  On peut y aller ? Vous avez vu ? »
Contact réalisatrice : aminatou_echard[arobase]yahoo.fr