Lettre à la prison

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Texte de David Yon, 2010

Images et dialogues en français du film lettre à la prison de Marc Scialom
1969

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Dissolution (nom féminin) : décomposition d’un organisme par la séparation des éléments constituants.
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Le mercredi 2 décembre 2009, un film est sorti dans trois salles à Marseille, Paris et Lyon. Ce film s’intitule lettre à la prison. Il a été filmé en 1969. Le temps qu’il a fallu pour libérer la lumière. Le temps qu’il a fallu pour que la lumière atteigne nos yeux.
40 ans après, la lumière vibre encore mais nos yeux ont vieilli.

Triste époque que celle-ci où nos rêves se rétrécissent.

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Le film commence par une image qui reviendra.
Celle d’une femme assise sur un lit. Elle se pousse les cheveux en arrière. Cut. L’avant d’un ferry, au milieu de la mer, l’avenir. L’arrivée sur le port de Marseille. Un jeune tunisien, Tahar, doit aller voir son frère, en prison à Paris.

(En arabe)

– C’est Marseille.

– C’est grand.

– Et voilà la France.

– Il y a beaucoup de bateaux.

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Le 13 août 1970,
Mon frère Ahmed,
Marseille est là.
J’ai oublié tout.
Ici je ne connais pas.

Tahar va poser son corps sur la terre de France. Le pays où ces mots sont gravés dans la pierre : Liberté, Égalité, Fraternité. La pierre est silencieuse. Sur ce sol, l’étranger, c’est lui, le coupable, c’est lui. Et pour le film, comme pour Tahar va débuter une lente dissolution. Une dissolution à en perdre la tête. Une dissolution où petit à petit « je » devient un autre. Un autre acceptable.
Revenons à la matière du film. Lumière blanche. Soleil qui ne se couche pas. Visages enchantés. Murs qui fourmillent. L’image est filmée avec de la pellicule 16 mm noir & blanc. La caméra est une Beaulieu à ressort, elle est mobile et ne peut pas filmer des plans de plus de 30 secondes. Aussi, comme son moteur fait du bruit, le son s’enregistre après. La caméra fixe des choses puis se déplace. Une image désirante. Des possibles. Des relations. Le son ne rencontre pas l’image afin d’accentuer le réalisme. Documentaire ou fiction, cela n’a pas d’importance. Ce qui est réel, c’est le film, ce sont les rapports créés, c’est la sensation perçue par le spectateur. Poétique & Politique, c’est lié, organiquement.
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Je n’aime pas la violence.
je n’ai pas compris pourquoi tu as tellement changé à Paris.
Je regarde les gens dans les yeux.
J’ai les yeux fatigués…

Tahar se perd dans les rues de Marseille. Il marche beaucoup. Revenir au corps. Autour de lui, des lignes. Enfermement. Souvent, il se touche le pied. Un caillou dans la chaussure. Plus tard, il est allongé sur un lit, les yeux fermés. Il tourne une petite pierre dans ses mains. La pierre devient de plus en plus importante. Elle s’étend et finira bien par l’écraser. Mais lorsqu’il ouvre les yeux, la pierre forme un visage, celui de son père, celui trouvé dans la poubelle, le sien. Et toujours le bruit des voitures, une rumeur qui cache son souffle.

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Des enfants jouent avec un caméléon sur la terrasse d’une maison. Des rires. La vie. Le fantastique contenu dans le réel. La croyance en ce monde.
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– C’est pas un caméléon, c’est un vieux fou !
– On va le faire fumer ce vieux fou.
– Peut-être qu’il préfère la pipe ?
– Il est beau !
(En arabe) – C’est fini ?… C’est fini ? Vous voulez le laisser ? … C’est une pauvre bête !…

Et si l’image bouge, se répète et nous donne le vertige. C’est que nous sommes avec Tahar, dans sa tête, sa perte. En dehors du film, Tahar s’appelle Tahar Aïbi. Il est un homme algérien et musulman, émigré en France. Celui qui le filme, Marc Scialom, est un homme italien et juif, né à Tunis. Deux corps en empathie. Deux exilés. Des mots écrits pour se repérer, la caméra pour continuer la marche.
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J’étais très petit sur la plage…
Elle était toute en couleurs… Elle avait les cheveux jaunes, les yeux bleus,
la figure rose, et j’entendais les bagarres avec les colons…

Les petits gamins ici ne sont pas comme moi. C’est l’air qu’on respire.

Les vieux ne savent pas leur parler en français.

Il y a la guerre des enfants, la guerre d’indépendance.

Alors on perd toutes les coutumes ?…

Il y a une chose… que je ne vois pas… dans cette poubelle.

Est-ce que mon frère Ahmed aussi est devenu français ?…

– Oh !… Regardez le soleil ! … Il est gros et rouge ! … Il veut pas se coucher !

Une femme. Elle voit à travers Tahar. Elle veut lui ouvrir les yeux. Confrontation. Au milieu des rochers, elle urine sur le sol. regarde lui dit-elle. Qu’est-ce qu’un corps vivant à côté d’un autre corps vivant ?

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Assise, les jambes écartées, elle fait un feu avec de la paille. Derrière son jean, son sexe qui reçoit la chaleur. Et l’homme qui lui dit, C’est dangereux ce que vous faites ! Il faut éteindre ça. Et elle qui lui répond Laisse mon feu ! puis Tu sais c’est pas idiot d’être folle.

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Tahar se décide à prendre le train pour Paris. Il est accompagné par un chien trouvé dans la rue. Le chien vomit sur un fauteuil du wagon. Une femme crie.
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– Mais c’est pas possible ! C’est dégoûtant ! Je ne sais pas, ce chien qui fait des saletés partout ! Moi j’ai un enfant, je ne peux pas rester dans un compartiment à côté de gens comme ça !
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Tahar essuie le fauteuil en silence, pose la main sur son chien, le prend dans ses bras, regarde la fenêtre puis le jette dans la lumière. Dissolution. Tahar est coupable. Silence.
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Les policiers m’ont cassé les dents.
Ne viens pas me voir, tant que tu es innocent.

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Après avoir vu le film, j’ai repensé au débat sur l’identité nationale, aux amalgames qu’il colporte, aux fossés qu’il creuse. J’appartiens malgré moi à ce nous national qui exclut l’étranger et se rassure ainsi de sa position dominante. Et si l’horreur répond à l’horreur dans un silence à peine troublé, c’est que je n’y crois plus vraiment. La croyance s’est déportée. La dissolution s’étend. Lettre à la prison donne un souffle pour y résister.